Abstract. Le nouveau Guide alimentaire canadien propose plusieurs recommandations basées sur des données probantes : augmenter la consommation de légumes et de fruits ; consommer des grains entiers ; et favoriser les aliments protéinés d’origine végétale. Cependant, notre aptitude à appliquer les recommandations alimentaires fondées sur des données probantes dans nos choix quotidiens repose sur notre capacité individuelle et sociétale de changer nos habitudes. Or, le nouveau Guide alimentaire canadien reconnait que l’alimentation est un comportement complexe touchant à plusieurs dimensions de nos vies. Les habitudes alimentaires reposent, entre autres, sur des préférences et des valeurs. Ces dernières sont façonnées par des considérations économiques et sociales qui influencent aussi notre
capacité à changer nos habitudes. Nos habitudes alimentaires pourraient aussi être qualifiées, selon la psychologie contemporaine, d’automatiques et de préréflexives. Elles découlent d’évaluations souvent implicites, parfois non réfléchies, qui précèdent ou s’opposent aux données probantes sur l’alimentation, car elles ont pour origine les traditions culturelles. Par exemple, les effets dévastateurs de certains aliments, tels que les gras trans synthétiques et les boissons à forte teneur en sucre, sont largement connus, mais les individus et les sociétés sont lents à changer leurs habitudes. Cette lenteur est partiellement expliquée par les efforts considérables de lobbying et de marketing de l’industrie agroalimentaire qui viennent contrer les modestes efforts des gouvernements pour promouvoir les saines habitudes alimentaires. Dans cet article, nous discutons du défi éthique et philosophique que pose l’utilisation des données probantes en vue de revoir nos habitudes alimentaires. Nous examinons en particulier les préférences et les valeurs, parfois rigides, qui sous-tendent nos habitudes alimentaires. S’invitant dans notre assiette, les sciences de la nutrition assument une vocation philosophique fondamentale : elles proposent de modifier nos comportements par la connaissance plutôt que de laisser l’habitude, les moeurs et la tradition les dicter. Nous nous inspirons d’une éthique pragmatiste qui envisage l’évolution des comportements humains sous l’optique de l’épanouissement de soi et des communautés. L’éthique pragmatiste favorise la remise en question des modèles de relations humaines et d’organisation sociale à la lumière des connaissances scientifiques pour soutenir le développement de nouvelles habitudes plus propices à l’épanouissement individuel.